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Fumer… depuis la nuit
des temps
Le rôle
de la fumée dans l'histoire de l'Homme remonte à la nuit des temps.
Tout a commencé par la découverte du feu. La fumée, symbole du feu signifiait
la vie ou même la survie. On a même fait la " guerre du feu "… Sa fumée
devint par la suite expression de cultes divers.
Dans l'antiquité
La fumée a eu très
tôt un rôle thérapeutique. Pour les Grecs, il fallait " aspirer " certaines
décoctions pour combattre la toux. En Europe, le tabac était inconnu
et on fumait diverses herbes. Chez les Romains, on a retrouvé à Pompéi
des fresques prouvant l'usage des pipes. En Gaule, les druides faisaient
des fumigations de chanvre avant les sacrifices. Ces " fumées " étaient
liées à des cultes païens et l'Eglise, de ce fait, condamna l'usage
du tabac.
En Amérique pendant
ce temps-là
Chez les indiens
et en particulier chez les Sioux, chaque étape de la vie était marquée
par un rituel au cours duquel on fumait le calumet, pipe sacrée bourrée
de tabac. Par exemple, le calumet servait à la purification des adultes,
à la consultation du Grand Esprit pour connaître l'avenir, à l'apaisement
des conflits lors de la signature des traités de paix.
L'herbe à Nicot arrive
en Europe comme médicament
En 1492, Christophe Colomb découvre les Antilles… et le tabac. Quand
les Espagnols et les Portugais débarquèrent à Haïti, les Indiens y fumaient
une plante dans un petit tuyau nommé " tabacco ". Ce nom restera par
la suite pour désigner la plante.
Les indiens l'appelaient " petum " ou " meno ", selon les régions.
Au Nord, elle était fumée dans de longues pipes, au Sud elle était plutôt
prisée et chiquée lors des événements importants. Cependant, ce " petum
" était aussi utilisé par les guérisseurs pour soigner. C'est d'ailleurs
comme remède que le tabac fut introduit en Europe, d'abord en Espagne,
puis en France.
André Thevet, en 1556, plante dans son jardin d'Angoulème des graines
de tabac au retour de son séjour au Brésil. Cosmographe du Roi François
Ier, il sera chargé plus tard de constituer le premier " Cabinet des
Curiosités ", futur Museum d'Histoire Naturelle. Il fondera aussi l'actuel
Musée de l'Homme.
Devenu l'aumônier de la Reine, il tentera d'imposer sans succès les
noms de " thevetia ", ou " angoulmoisine " à l'herbe poussée dans son
jardin.
En 1561, Jean Nicot, Ambassadeur de France, envoie du Portugal à la
reine Catherine de Médicis une plante pour soigner ses migraines. "
L'herbe à la Reine " remportera un franc succès sous diverses dénominations
: la " catherinaire ", la " médicée ", " l'herbe à l'ambassadeur ",
" l'herbe sainte " ou " divine ".
Elle devint très vite populaire et on lui prêta toutes les vertus soignantes.
Inscrite à l'édition de 1574 d'Agriculture et Maison rustique ", une
sorte d'encyclopédie des plantes, elle y est décrite par Jean Liebault
comme une " plante aux vertus singulières et quasi-divines "… suivie
d'une liste vertigineuse de maux et malaises qu'elle était sensée guérir.
La plante s'appela " Nicotiane " et par la suite " Nicotiana ", tandis
que Thevet sombrait dans l'oubli…
L'herbe pour soigner
devient l'herbe à fumer
L'Eglise, avec l'Inquisition, s'insurgea rapidement contre le tabac,
son odeur émanant probablement d'une sorcellerie.
Cependant, avec les graines et les feuilles séchées de " petum ", les
navigateurs ramenaient également du Nouveau Monde de l'or et autres
trésors dont profitait le Roi… mais aussi l'Eglise. Si bien que le Pape
Urbain VIII se borna à interdire l'usage du tabac dans la cathédrale
de Séville et à Saint Pierre de Rome.
En France, le Roi Louis XIV et son médecin Fagon furent très hostiles
au tabac.
En Angleterre, le Roi Jacques Ier fit exécuter Sir Raleigh qui aurait
popularisé à la cour l'habitude " dégoûtante " de fumer.
En Perse, les fumeurs étaient mis à mort sur ordre d'Abbas Ier.
En Turquie, Mourad IV faisait trancher les pieds et les mains des propriétaires
des cafés où l'on fumait.
Au même moment le Grand Duc de Russie faisait couper le nez à quiconque
osait fumer ! Plus tard, Pierre Ier de Russie préféra taxer le tabac
pour s'enrichir.
La mauvaise presse du
tabac ne dura pas
En France, toute la cour est " folle " du tabac. Le prise est à la mode.
Dans " Sganarelle ", Molière dira : " Qui vit sans tabac n'est pas digne
de vivre ! ". Fumer fait partie du savoir-vivre : à l'école le maître
allume sa pipe et enseigne à ses élèves à mieux la tenir (fumer maintiendrait
en bonne santé). En Angleterre, des " smoking parties " sont organisées
par l'aristocratie, tandis que les autres classes sociales les imitent.
Le monde chique, fume et prise. De plus, élégance et tabac s'associent
et des tabatières sont confectionnées par des joailliers comme de vrais
bijoux. Les enfants chantent : " j'ai du bon tabac dans ma tabatière…
". Pour se procurer le texte de la chanson.
Où fumer devient une
source de revenus
Le succès du tabac ne fit que grandir et les gouvernements ne tardèrent
pas à en tirer profit.
Dès 1629, Richelieu établit le premier impôt sur le tabac.
En 1674, Colbert créait la " Ferme Royale ", qui instaure le monopole
de la vente du tabac. En 1681, il étend ce monopole à la fabrication.
A la Révolution, A.L. Lavoisier, administrateur de la Ferme (très impopulaire
car il avait empêché les petits planteurs de s'enrichir), fut guillotiné
en 1794.
Napoléon Ier, en 1811, rétablit le monopole, sous la gestion directe
du Ministre des Finances.
Le XIXe siècle : naissance
du tabagisme
L.N. Vauquelin découvre en 1809 un jus extrait de Nicotiana Latifolia
qu'il pense être un poison violent : la nicotine.
L'opinion médicale, alors favorable au tabac va dès lors se retourner.
Vers 1830, on assiste à la naissance de la cigarette, sans doute ramenée
d'Espagne par les armées de Napoléon.
En 1843, lors de la fabrication industrielle des cigarettes, le Directeur
Général des Tabacs publie un rapport assurant que l'atmosphère enfumée
protège de la phtisie et de certaines maladies épidermiques…
Cependant, en 1845, le toxicologue François Mélier conclut l'inverse
: " il est difficile de concevoir une plante qui possède un poison aussi
violent que la nicotine ".
Vers 1847, après de multiples expériences, Claude Bernard prouve définitivement
la toxicité de la nicotine. C'est alors la bagarre générale entre partisans
et adversaires du tabac.
En 1896, M. Marambat pense que Catherine de Médicis elle-même aurait
conçu les crimes de la Saint Barthélémy sous l'emprise du tabac. A cette
époque là, Tolstoï, fumeur repenti, écrit : " Fumer a pour but d'engourdir
la raison… c'est la meilleure préparation à tout méfait, à l'assassinat,
au vol, à la luxure… ".
A la fin du XIXe siècle, le réquisitoire contre le tabac est très étayé.
Son action néfaste se traduit :
- Sur l'appareil circulatoire par des battements cardiaques accélérés
;
- Sur l'appareil respiratoire par des spasmes ;
- Sur les systèmes musculaire et nerveux par l'apparition de tremblements
et de paralysies.
Stugocki parle même du tabac comme responsable du " cancer du poumon
", dans sa thèse publiée en 1867.
C'est l'époque des grandes polémiques et Scholl prétend " qu'il n'y
a pas de crime commis la pipe ou le cigare à la bouche " !
Rien ne semble pouvoir arrêter les fumeurs : la menace est encore trop
imprécise et le plaisir de fumer le plus fort.
Toujours est-il que F. Cuny définit le " tabagisme " dans sa thèse et
met l'accent sur l'accoutumance et le délire que peut provoquer une
suppression brutale de toute consommation.
Le XXe siècle voit l'apogée
de la cigarette
Chique et prise sont rapidement délaissées au profit de la cigarette
qui est dès lors fabriquée industriellement.
A la main, les cigaretteuses arrivaient à produire jusqu'à 1200 cigarettes
par jour.
A la machine, en 1904, on produit 600 cigarettes à la minute (actuellement,
le rendement est de 4500 à 5000 par minute).
Au cours de ce siècle, tout le monde ou presque va se mettre à fumer,
alors qu'au siècle dernier les femmes le faisaient peu et surtout par
provocation (Georges Sand, Marie d'Agoult ou la princesse de Metternich
fumaient la pipe ou la cigarette avec de longs fume-cigarette décorés).
Au début du siècle, cigare et cigarettes faisaient encore partie d'un
certain luxe. L'industrialisation va permettre à tous de fumer et le
tabac va acquérir une fonction socialisante par l'égalisation des rapports
sociaux.
Les deux guerres et
l'entre-deux guerres
La guerre 14-18 voit une augmentation considérable de l'usage du tabac
chez les hommes.
Dans l'entre-deux-guerres, en 1926, le Service d'Exploitation Industrielle
des Tabacs (S.E.I.T.) est créé. Il deviendra le S.E.I.T.A. lorsque le
monopole des allumettes lui sera adjoint.
A ce moment là, l'Allemagne hitlérienne déclenche une offensive contre
le tabac dont la fumée risque d'affaiblir la race aryenne. L'opération
menée s'appelle le " mouradisme " (du nom du sultan Mourad IV). Ceci
fait dire au colonel britannique Laker Lampton : " les dictateurs ne
boivent pas et ne fument pas. Il vaudrait mieux qu'Hitler et Mussolini
fument et boivent, sans doute les choses iraient-elles mieux pour tout
le monde ".
La survenue de la guerre de 39-40 entraîna une pénurie de tabac. Ceux
qui fumaient découvrirent à leurs dépens la notion de dépendance. On
fuma alors tout ce qu'on trouvait : armoise, eucalyptus, barbe de maïs
et même des feuilles de figuier, marronnier, châtaigniers ou topinambour…
Après la guerre
La guerre terminée, tout le monde avait vu W. Churchill remporter la
victoire le cigare aux lèvres. Le tabac en ressortait grandi, on fuma
de plus belle et c'est à ce moment-là que les femmes prirent l'habitude
de fumer.
L'interdiction de fumer apparaît dans les salles d'attente des gares.
C'est une des premières mesures de protection contre le tabagisme passif,
qui ne fut d'ailleurs pas appliquée à l'époque…
En 1950, le Professeur A. Lemaire écrit dans le Monde du 18 mai : "
Beaucoup de gens se refusent à croire à la toxicité du tabac… " Cette
réflexion montre que le tabac, bien que nocif, reste très valorisé par
une société qui fait sa promotion par des publicités, des films, des
livres, etc.
La consommation du tabac n'a fait qu'augmenter depuis son apparition
en France.
Le tabac tue à la fin de siècle 60 000 personnes par an en France, et
4 millions dans le monde.
Pour en savoir plus
:
- Le
tabac en Amérique vu par les explorateurs européens
- Un
agréable présentation historique en images de la lutte
contre le tabac en France
Références :
- Encyclopédie du tabac et des fumeurs, Le temps Ed., Paris 1978. ·
Ned Rival.
- Le livre blanc du tabac, J. Grancher ed., Evreux 1978.
- Maestracci-Grange C, Stoebner-Delbarre A, Dupuis MH, Sancho-Garnier
H. Petite histoire du tabac au cours des siècles. Epidaure,
Montpellier.·
- Nourrisson D. Le tabac en son temps. De la séduction à la répulsion.
Collection Contrechamp, Editions ENSP, 1999.
- Une chronologie est disponible sur le
site du QUID
Mise à jour : mai 2000.
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